Foot russe

Cible d’un complot, l’idole du football soviétique est envoyée au Goulag

Connaissez-vous le Groundhopping ?

C’est en quelque sorte, le tourisme footballistique ou l’art de se déplacer pour aller voir des matches dans des stades encore jamais visités. Des milliers de fans de foot parcourent chaque année des milliers de kilomètres pour découvrir des stades et des ambiances inconnues.

Si vous vous sentez l’âme d’un groundhopper, vous irez peut-être à Moscou. Parmi les nombreux stades de la capitale russe, deux valent notamment le détour. Le stade Loujniki, théâtre de la finale de la Coupe du monde 2018, ainsi que le stade du Torpedo Moscou, l’un des clubs de la ville.

Les deux enceintes sont reliées par un nom : Eduard Streltsov. Si le Loujniki offre une statue de l’ancien joueur de l’URSS à ses abords, le club du Torpedo a lui renommé son stade du nom de cet attaquant, afin de lui rendre un éternel hommage.

Mais qui est donc Eduard Streltsov ?

Alors qu’il n’a que 13 ans, il est repéré en 1953 par le Torpedo Moscou. Il débute avec son nouveau club trois années plus tard et il est très vite détecté pour ses grands talents de footballeur.

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Il termine meilleur buteur du championnat en 1956 alors qu’il n’a pas encore soufflé sa 17e bougie. Attaquant complet, il est capable de marquer de la tête ou sur des frappes de loin et est toujours bien placé dans la surface.

En juin 1955, il inscrit un triplé face à la Suède pour sa première sélection sous le maillot soviétique. Aux Jeux Olympiques de 1956, il brille et décroche la médaille d’Or avec son pays. Il continue sur sa lancée en 1957 et remporte le titre de meilleur joueur soviétique grâce à ses performances et ses nombreux buts. Il envoie l’URSS à la Coupe du monde 1958 et termine même 7e du classement du Ballon d’Or France Football. Eduard Streltsov est sur une phase ascendante et sa carrière s’annonce prometteuse.

Mais les dirigeants communistes ne vont pas l’entendre de cette oreille. Eduard Streltsov n’affiche pas de grandes prises de position politique mais il entend mener sa carrière et sa vie comme il le souhaite.

Il refuse ainsi d’être transféré au CSKA Moscou, le club de l’armée, et décline la proposition de mariage avec la fille d’un haut dignitaire du Politbüro, le premier conseil du Comité Central du Parti Communiste. C’est qu’entre temps, il s’est déjà marié avec une jeune femme, dans le plus grand secret. Qualifié de « déserteur possible » par les dirigeants soviétiques, alors que plusieurs clubs de l’Europe de l’Ouest s’intéressent à lui, il va être victime d’un complot d’Etat, précipitant sa chute.

Invité le 25 mai 1958 à une fête du régime où de nombreux jeunes s’adonnent au plaisir de l’alcool, Eduard Streltsov ne voit pas le piège se refermer. Le lendemain, il est arrêté, alors que son équipe doit partir pour disputer la Coupe du monde en Suède. Motif ? Inculpation de viol avec violence sur la jeune Marina Lebedeva qu’il avait rencontrée à cette soirée. Le témoignage de la victime est bancal, mais sous la pression, Streltsov avoue le viol avant de se rétracter.

La machine judiciaire est en marche, surveillée et orientée par les hautes sphères de l’état, à commencer par Nikita Khrouchtchev lui-même. Malgré l’intervention de son sélectionneur national, Streltsov est condamné à 12 années de Goulag.

Il ne fera finalement que quatre ans de détention. Suffisant pour qu’une agression d’un autre détenu, à coups de barres de fer dans les jambes, l’envoie à l’hôpital durant quelques mois. Libéré en février 1963, il reprend le chemin des terrains mais au niveau amateur. Sa condition physique s’est dégradée, mais son sens du but est toujours là.

Un tournant arrive en 1965. Leonid Brejnev succède à Nikita Khrouchtchev au pouvoir et il l’autorise à rejouer au plus haut niveau. En quelques mois, il permet au Torpedo Moscou de remporter le titre de champion d’URSS. Il glane également le titre de meilleur joueur soviétique à deux reprises, en 1967 et 1968. Mais en 1970, il se blesse gravement et doit arrêter sa carrière.

Il meurt en 1990 d’un cancer. La chute de l’URSS provoque l’ouverture des archives du KGB et l’on découvre, alors, que Streltsov avait bel et bien été victime d’un complot. Trop populaire, les dirigeants soviétiques de l’époque avaient voulu limiter son influence auprès du peuple.

Il est finalement passé à la postérité pour son parcours, son talent footballistique et son histoire singulière. Un jour, le roi Pelé avait même déclaré à son sujet : « Je pense qu’il était meilleur que moi ». Mais Eduard Streltsov n’a jamais pu le démontrer lors d’une quelconque Coupe du monde, certains dirigeants soviétiques ayant décidé de lui barrer la route de la gloire…